Imprécision

Vide comme trop-plein
Profondeur comme vertige
Evasion comme bleu du ciel
Vie comme absence
Temps comme l’arc et la flèche
Nuit comme ailleurs
Aujourd’hui comme quête
Hier comme enquête
Absence comme itinérance
Eveil comme silence
Vide comme trop-plein

En chemin

Ce que je trouve difficile lorsqu’on chemine vers soi – mais cela vaut aussi pour beaucoup de chemins –, c’est que lorsqu’on a atteint un point culminant, ou qu’on a franchi un obstacle, alors on aperçoit la suite de la route, et elle est encore si longue, tellement longue… et si pleine d’embûches. Des zones de jungle inextricable où donner des coups de machette ça et là est la seule manière d’avancer ; des zones désertiques, où règne le silence, la solitude et la mort ; des parties de la route sont bloquées par des éboulis ou des arbres abattus par la tempête.

Je suis une bonne grimpeuse, car, dans certaines circonstances je suis très obstinée, mais je redoute les descentes. On utilise alors des muscles peu sollicités d’ordinaire, qui deviennent vite douloureux, on est entraîné dans la pente au risque de la dévaler brutalement.

Heureusement, parfois, on peut ralentir le pas, car on a toute la journée devant soi et le ciel est limpide. S’arrêter au bord d’un ruisseau et profiter de sa fraîcheur. Contempler le paysage.

Si tourmenté qu’il soit, on peut toujours y trouver de la beauté.

Dernières traces d’un autre carnet
Sérénissime, 17 avril 2007.

Les yeux fermés

Dans un élan de printemps, un instant revigorée, je savoure quelques petits pas. J’imagine la sensation de la mousse des bois sous mes pieds nus, puis celle de l’eau fraîche d’un ruisseau et son délicat clapotis. Le bruissement des branches au travers desquelles filtrent quelques rayons de soleil et le chant des oiseaux me ravissent.
J’essaie maladroitement d’inspirer du plus profond de mes poumons ces instants fugaces, sans les retenir, sans m’y accrocher, comme regarder tranquillement passer les nuages dans un ciel sans fond.
Ephémères, il n’en restera qu’une vapeur légère au parfum de rose.

Dernières traces d’un autre carnet
Sérénissime, 5 avril 2007.

Plainte

J’ai du mal à parler de moi sans me plaindre. Enfin, c’est ce que je ressens dans le regard des autres. Je me sens souvent aussi, bizarre, dans le regard des autres. Alors je parle peu. C’est trop douloureux de se sentir à part, sans réellement comprendre pourquoi. Je ne sais pas comment changer. Devenir moins craintive. Cesser de laisser involontairement filtrer de moi mes blessures, ma peur et ma colère.
Je voudrais ne plus faire peur.
Je voudrais être sereine, enjouée, sociable, pleine d’aisance.
Je voudrais sortir de ma peau de petite fille écorchée vive, maigrichonne, incertaine.
Je voudrais cesser de penser que je n’ai pas de valeur, que ma voix n’a pas de poids, qu’il vaut mieux se taire.
Je voudrais quitter ma léthargie, mon inertie, mon incapacité à vivre pleinement.
C’est trop dur, cette vie amputée, incomplète, rabougrie. Cette pesanteur épuisante, cette tension permanente.

Et voilà. Je me plains.

Dernières traces d’un autre carnet
Sérénissime, 29 mars 2007.

Ce paysage

J’écris tout ce que je vois. Comment le jour commence. Comment le jour finit.
J’ai entendu ces mots du coin de l’œil. Je ressens parfois cette lassitude de la quête qui jamais ne s’achève. Comme ce jour qui commence. Et comme ce jour qui jamais ne finit.
Dans les limbes de ma pensée, les paysages ont disparu. Et je reste là, immobile stylite recroquevillé dans mon ombre, cherchant dans l’ovale du miroir une courbe où m’assoupir, pour une éternité.
Mais la profondeur du temps s’est émoussée, embrassée dans une tourmente qui ne sait pas s’apaiser.
L’horizon piqueté par le sable semble gémir, ligne impossible qui m’enveloppe, chrysalide ou linceul, mais n’est-ce pas la même chose? Si le grain ne meurt, disait-il. Grain de sable rejeté par le ressac. Poli par les jours, poli par les nuits, par le vague soupir brisé de mes rêves.
S’il te plaît, ferme la porte, ferme la porte et laisse mes yeux sans larmes baisser la garde du soir, et guetter encore une fois, encore une fois, ce jour qui s’éteint.
Ce jour qui jamais ne finit.

Un coeur

Trois fleurs sur la Lune. Iris, opale, verdoyante. Elles frémissent sous la caresse du vent solaire. Leurs pétales s’ouvrent et se referment comme un cœur qui bat. Diastole, systole. Un cœur qui bat. La lumière, poudre d’or en suspens, immobile, figée dans le vide, attend de reprendre sa course.

Il y a en moi ce vide, là, au centre, cette béance dans le plexus solaire, cette plaie qui saigne et qui ne guérit pas faute de mots. Ces mots, qu’il suffirait de prononcer pour tout effacer, pour que la lumière file son rayon glacé, pour que l’arbre sec fleurisse à nouveau et la source bouillonne une eau de vérité.

À la place des mots, il y a cet œil qui larmoie et me surveille, de loin. Muet, sourd aussi peut-être.

Dernières traces d’un autre carnet
Sérénissime, 25 mars 2007.