Je glane tes mots

Je glane tes mots
En épis côtiers

Pour entendre encore
Ton rire d’écume

Quand tu glisses
Sur tes épaules rondes

Cette roide étole
De bure brillante

*

Tes mots grains à moudre
S’accrochent à ma chemise

Et tu ris du désordre
De mes cheveux d’embruns

Je lisserai leurs vagues
Quand le mot amour en cage

Effeuillé en grains de sable
Aura quitté tes lèvres de corail

*

Bouclier percé
Ou Digue ébréchée

Tes mots s’écoulent
Et je les moissonne

Dans le courant
D’un chemin étroit

Où pousse l’ortie
Qui tisse ta robe bleue

*

Crêtes moutonnantes
Je caresse tes mots

Qui se mélangent
Au plantain lancéolé

Dans cette prairie
De ton rire

En forme de goutte de pluie
Où je me suis endormie

La mésange

Tu gisais devant la porte

Ton corps
Minuscule et magnifique
Tenait dans le creux
De ma main

Avec au cœur
L’espoir thaumaturge
J’ai fait ce geste
De la mère à l’enfant
J’ai caressé
Doucement tes ailes bleues
Ton duvet gris

Tu aurais pu être
Comme un nourrisson endormi
Si petit et aussi peu
Rigide qu’un baigneur

La pauvre, la pauvre
Disait doucement
Ma toute-petite
Qui ne connaît la mort
Que celle dont on se relève

Mais tu n’as pas frémi

En guise d’adieu
Nous avons soufflé
Pour toi
Une salve de bulles

Dans le couchant

Séisme

Quand la glaise
Palpite
Sous les doigts
Quand la terre
Tremble
Sous les ciels

Une barque
S’échoue
Sur un rivage
Une vague
Se brise
Sur un écueil

Et

Les arbres
Frémissent
Dans l’ombre
Les oiseaux
Chantent
Dans la nuit

Quand la lune
Se dissout
Dans la brume
Quand la lumière
Se recroqueville
Dans l’étoile

Éteinte

Passagère

zedahera
©Aurélie Zara

J’ignore sur quelle sorte de pont ou d’esquif je poursuis ma traversée, arche ou passerelle, bac ou caravelle. Quelle que soit ma route, elle n’a qu’un sens, comme celle des astres. Mais au milieu de ma révolution je peux aller à reculons et regarder en arrière, affrontée à un mur invisible qui me repousse vers mon couchant. Nulle halte n’est permise, l’océan n’est jamais étale, le vent jamais ne tombe. Mer belle ou démontée, ballottée ou arrimée à la barre, j’avance, la peur au ventre ou dans l’ivresse de l’instant.

Le dernier rêve

Elle a ouvert les yeux.
Elle voit le pâle silence. Elle entend le chuintement des couleurs et des tons qui se fondent. La fenêtre. Les objets ne sont plus objets ils sont mêlés inextricablement au sol aux murs à l’air… Air très dense ici empreinte de leurs formes familières là raréfié… irrespirable… La fenêtre.
La fenêtre est ouverte… la brume nocturne a envahi la chambre… Tout est immobile sauf les rideaux… la fenêtre… qui ondulent…
Elle se lève… Spectre dans sa longue robe blanche, une voix l’appelle… la fenêtre… la fenêtre… Elle est tirée vers la fenêtre, une voix ténue, imperceptible et démesurée dans le silence qui suinte des murs, du plafond blême, absorbé par le grand miroir, la fenêtre. Elle s’avance vers la fenêtre ouverte vers la fraîcheur qui ranime les contours. La lune laisse évaporer sa lumière. Déjà elle est au-delà de la fenêtre, déjà elle glisse lentement dans le vide. Et sa robe blanche, son linceul, l’étoile mordorée de ses cheveux, une nouvelle fleur illumine le jardin…

*

Il y eut un bruit étouffé.
Elle ouvrit les yeux.
Elle entendit, dans le silence, son cœur battant. Les couleurs restaient incertaines. Les objets recouvraient peu à peu leur aspect familier et leurs contours exacts : le bureau avec son amoncellement de feuilles noircies ; ici, le guéridon ; là, le grand miroir réfléchissant la lumière du réverbère, dehors.
La fenêtre était fermée. Tout était immobile, sauf l’aiguille effilée du réveil, poursuivant discrètement les secondes.
Elle se leva. Une voix ? Non, juste son souffle au rythme oppressant. Et la fenêtre était fermée. Elle sourit, la fenêtre était fermée.
Comme pour exorciser un souvenir angoissant, elle l’ouvrit, se pencha : en bas, un grand linceul blanc illuminait le jardin.

*

… Son cœur s’est arrêté.

(janvier 1992)

Je laisse les mots s’enfanter

Je laisse les mots s’enfanter presque seuls, avec l’intervention parfois minimale de la rature, d’une reprise d’un rythme un peu maladroit ou d’une multiplication toujours retenue d’une phrase après l’autre. Je ne sais si cette écriture quotidienne me contraint ou me libère ou les deux ensemble, pensée naïve de qui refuse de réfléchir de manière littéraire.

Ce que je vois, c’est que, tout en restant enfermée (c’est comme cela que je le perçois) dans une forme, j’avance en moi-même, mon écriture s’affermit et l’émotion rayonne d’une vibration différente. Je regarde, surprise, ces mots qui s’échappent, et je les regarde enfin avec la bienveillance qu’on doit aux enfants qui nous habitent.

Je ne sais si je dois « construire un projet littéraire ». Ou, les yeux fermés, laisser se construire ce qui sera peut-être un jour une œuvre, ou juste un ensemble de fragments épars et orphelins, privés de l’attention d’un auteur qui aurait créé un lien, un fil d’Ariane dans le labyrinthe d’une vie.

Mais qu’importe. J’ai retrouvé le plaisir d’écrire les mots qui me disent et vous parlent. Cultiver, jardiner, faire croître, voilà mon projet en ces jours nouveaux qui déclinent.

Rouge pluie

Ta vie vécue comme la coupole d’un jour inversé

Tu m’as appelée dans ce rêve de la ville
Quand pourtant tu sais que je bats la campagne
Quand la guerre couve toujours dans ses braises
Et je m’y chauffe les mains tendues
Malgré moi

Ta porte réticente à me laisser entrer
Claque au vent immobile de ton absence
Et sur le mur de ta chambre j’ai vu
Cet étrange panorama c’est moi
Que j’y vois assise avec ma fille

Elle s’endort soudain à même le sol
Aspirée dans un jeu que nous avions inventé
Ensemble cette course dans le champ
Et cette cabane de drap blanc
Et cette bataille silencieuse

Sous la coupole des jours perdus

[Ici]

Grand blanc. Vide creux. Courbe lisse. Paupières lourdes. Écran noir. Douce langueur. Écrasante fatigue. Automne lumineux. Nuit étoilée. Vent immobile. Pierre rugueuse. Campanule muralis. Matin piquant. Ciel courbé. Lézard sinuant. Fenêtre entrouverte. Sommeil bienvenu.

Petite pause le temps de vous retrouver de l’autre côté du miroir

Tout est dans le titre.
Le temps de partir. Le temps d’arriver.
Et je vous retrouve ici, enfin je me comprends. Je serai là-bas, ça sera devenu ici. Tandis que ce lieu-ci reste indéfiniment ici qu’on soit ici ou là-bas. Bref, il est temps que je fasse une pause. Que je me concentre sur les derniers préparatifs.
Enfin si vous le souhaitez vous pouvez rester un peu ici pendant que je ne suis pas là, entre ici et là-bas, hein, si ça vous dit.
Y a des gens très sympas qui fréquentent cet endroit. Je laisse du thé et des petits gâteaux.
Allez, cette fois je me sauve.
A très bientôt.