Le silence de la tempête

Ma voix s’élève dans le silence. Absorbée tout entière, souffle inaudible. Ai-je dit quelque chose ?

Une parole emportée par la tempête, cortège des feuilles mortes dispersées par le vent. Courent en remontant la rue ou tourbillonnent un instant.

Ma voix s’élève dans le silence. Celui de mon esprit dans la tempête. Ai-je dit quelque chose ?

Une parole emportée par le vent, aux quatre vents, jetée sur la route. J’entends siffler les châtaigniers et grincer les cyprès du cimetière.

Châtaignier dans la tempête

Vous me le copierez 807 fois…

Tire la chevillette

Peut-être avez-vous entendu parler de ce projet tout à fait bizarre mené par le sieur Franck Garot ? J’avoue, j’ai cédé à la tentation, j’ai (un tout petit peu) participé à cette manifestation de folie collective.

Heureusement, tout ceci va — enfin! — s’arrêter. Oui, lundi, c’est le bouquet final des 807 (et ne le répétez à personne, hein, j’y serai ce jour-là, à 9h07).

Ébauche d’un portrait

Puisque le temps s’est retiré
Tu puises dans un lieu
Que je ne puis dire
Désert en silence
Où le plein est en creux

La raréfaction du sens
Te répond par la chute
D’un signe non pas
Celui de la main
Dont l’empreinte a disparu

Et je te crois
Tu parles d’un chemin
Étroit comme un fil
Où seule la feuille
Se plie pour passer

Missive montant
Ce Novembre en filigrane
Ton portrait
Obscurci dans la seconde
Figée

Guérison

Quand la langue dépecée
Mots arraisonnés devant
Moi Quand les ruines
Lacérées se rangent
À l’endroit tu
Crains soudain
Cette violence aux bords
Coupants
Comme ce
Ruban noir qui coule
Dans tes veines
Et
Ton reflet défiguré
Sur un vitrail
Bleu qui pourrait
Être la lucarne du ciel
Par où s’échapper

Fragment de l’ombre d’un songe


À l’aube qui tombe du rêve qui erre
Enfant frêle du silence au détour
D’une dune immobile

Avec mon corps inerte je m’accroche
Et tu traces une ligne de couleur
Au milieu de mon visage que tu encoches
Jusqu’à mes pieds au travers du cœur

Et je voudrais ne plus sentir l’heure
Seulement ne pas voir l’acrobate qui s’enlise
Et fait couler le silence qui aux lèvres affleure

[Vases] Six pieds [communicants]

«(…) pourquoi ne pas imaginer, le 1er vendredi de chaque mois, une sorte d’échange généralisé, chacun écrivant chez un autre ? Suis sûr qu’on y découvrirait des nouveaux sites (…)».

François Bon et Scriptopolis ont lancé l’idée des Vases Communicants.

Aujourd’hui La Méduse et le renard et Enfantissages s’invitent réciproquement.

***
Six pieds

Trois paires de souliers

Il a déterré six pieds. Différentes pointures, mais de beaux pieds. De ceux dont on se satisfait qu’ils marchent dans les excréments, de ceux qui laissent le mauvais pied se lever à leur place. Il les a bichonnés, les a cirés, les a apprêtés en grandes pompes, les a brossés dans le sens du poil. Sur le chemin du retour, il ne pouvait s’empêcher de jeter un œil sur les pieds qu’il avait disposés en éventail dans sa besace. Il les tripotait machinalement, et quand sa main se refermait sur l’un d’eux ils étaient comme pieds et poings liés. Sur un pied d’égalité. Il se demandait pourquoi les mains avaient toutes les faveurs qui manquaient aux pieds.
Une fois chez lui, il a trouvé chaussure à chaque pied. De beaux souliers vernis, brillants comme du poil de renard dans l’huile d’olive. Il les a disposés sur une vieille commode qui n’avait pas accueilli de pieds depuis qu’on avait accroché les vieux tableaux de son arrière grand-mère très haut sur le mur du salon.
Cette nuit-là, il n’a pas dormi. Trop absorbé à contempler ses pieds. De ravissantes sculptures, des bouts de chair humaine taillés sur mesure pour les six souliers vernis qui les attendaient. Chaque fois qu’il clignait des yeux, il redécouvrait de nouveau ses pieds dans leurs souliers. Il faut dire qu’ils n’étaient pas mal non plus les souliers. Ils avalaient la lumière de la pièce et ne la rendaient pas. Ils étaient protecteurs. Noirs, très noirs, de belles pompes funèbres dans la lueur de la bougie. Sur le matin, il s’est endormi. Il n’a pas pu lutter. Mais quand il s’est réveillé, ils étaient toujours là. Il a souri. De ces sourires dont on se décrocherait la mâchoire, assurément. Mais quand il a baissé la tête, il a bien vu que lui n’avait toujours pas de pieds. Il s’est tout de même senti chanceux. C’était pas donné à tous les culs-de-jatte, d’avoir six pieds flambants neufs sur la commode du salon.

***

Les autres participants:
Ligne de vie et Balmolok
Biffures Chroniques et L’arbre à palabres
Frédérique Martin et Humeur noirte
Annie Rioux et Philippe Maurel
Tentatives et Brigitte Célérier
Pierre Ménard et Joachim Séné
A chat perché et Kill me Sarah
Petite racine et Juliette Mézenc

Et le chemin vers mon texte accueilli par mon complice : http://lameduseetlerenard.blogspot.com/2009/11/special-vases-communicants.html

La courbe de l’attente

D’un simple saut j’ai plongé mes doigts de pieds dans une mer indécise et le mur derrière lequel j’ai regardé s’est écroulé soudain.

Et toi assis sur le banc sous le platane tu fais défiler les paysages en clignant de l’œil tu reprises ta chemise tu tiens la ficelle d’un cerf-volant tu construis un nichoir à oiseaux.

En regardant par dessus mon épaule c’est le dos de l’absent que j’ai vu.

Et toi qui ravaudes tes chaussettes tu contemples les courbes des vallées ou les oasis dissimulées dans la faille du monde.

Je t’ai donné rendez-vous dans la ville en ruine léchée par les vagues au pied d’une colonne en haut de laquelle niche une cigogne.

Et toi tu te balances au rythme du battement des nuages.

D’un simple saut j’ai franchi un ruisseau avant la débâcle j’ai frissonné trembloté grelotté et puis j’ai vacillé dans la lumière indécise de l’horizon vide.

Si tu aimes la nuit

Si Tu Aimes la Nuit,
Tu as posé le pied sur la ligne
Qui me sépare du monde
Je me suis toujours demandée
Par quels chemins tu avais
Saisi ce fil étranger

Tu as fait apparaître
Une cascade de mots en litanie
Derrière laquelle j’attends
Mon ombre allongée
Je me suis toujours demandée
Comment tu avais su
Tirer ce trait messager

Il a dit
“Créer des liens”
Je suis derrière la cascade
Rideau fêlure d’un monde
Ombre d’une ombre
Sur le mur d’eau en fusion
Aux vagues perséphones

Il a dit
“Si, j’y gagne, à cause de la couleur du blé”
Et il faudra dire
Tu pourrais ne jamais revenir
Tu pourrais avoir perdu le fil
Derrière une cascade opaque et sombre

Et je dirai
Si, j’y gagne, à cause d’une cascade
Une tourelle, une plage d’or fondu
A cause des étoiles dans le sable
Et des mystères irrésolus

L’heure funambule

Midi c’est le fil invisible qui sépare un monde en deux. Midi c’est le pont changeur qui relie deux mondes. Midi c’est le profil du temps qu’on voudrait voir de face. Midi c’est autant la face du monde que Le Monde Vu de Dos. Midi est une ligne de front où combattent les heures perdues. Il est midi. Et le funambule vous remercie.

La falaise blanche

Escalader la falaise. Au bord, je frémis. Paralysée sur une corniche, j’aperçois un oiseau bleu. Je lui envie ses ailes frêles. Plaquée à la muraille, mon corps meurtri n’aime pas cette étreinte griffue. Dans les hauteurs, un infini. Dans les profondeurs, un infini. L’univers se referme sur moi en une bulle de vide d’où je vais renaître. Aussi petite qu’un point sans substance, je cherche la droite qui passe par mon centre pour m’y fondre. J’oublierai tout, je fermerai les yeux et…

(Rendez-vous au sommet de la falaise)

Jour de congé

Quelque chose de moi s’est enfui. J’ai juste pris ma soirée me dit-elle. Mais quand tu t’en vas, le silence s’installe à ta place. Pas ce silence transparent, plein et vide à la fois, que j’invite volontiers chez moi. Qui peut m’habiter en même temps que toi. Non, une autre espèce, gluante, intruse, sans gêne. Qui noie les étincelles dans une pâte à beignet, qui repeint les murs d’une couleur floue et poisseuse, qui choisit de prendre ses quartiers dans mon front. Juste ici, vous voyez ? Comme si ma tête n’était pas assez lourde et mes souvenirs pas assez lointains. Reviens, je t’en conjure ! J’augmenterai tes gages, je t’accorderai plus de temps et plus d’attention. Je te laisserai des petits mots d’amour un peu partout, sur le miroir de la salle de bain, dans la boîte à thé, à côté de tes stylos bien rangés, dans tes chaussons, sur la porte du jardin. Je te laisserai vagabonder, et même pieds nus, si tu le veux. Je te laisserai jouer les funambules sur la corde à linge. Je te laisserai sauter dans les flaques d’eau. Reviens, reviens. Reviens.