Le lieu de la transformation

Je t’ai trouvée dans la rue
toute recroquevillée sur le trottoir

chantournée dans tes attentes
irrésolues

nul son ne filtrait plus de toi
même pas le tintement d’une larme

tu avais enfermé ta lumière
au dedans de toi
et tu t’étais revêtue à la va-vite
de vêtements trop grands

par dessus ton corps recouvert de cailloux
pour sentir
de ton retrait peser tout le poids

c’était peut-être tes espoirs que tu avais lapidés

devant des passants
mécaniquement indifférents

tu les avais déchirés
et jetés aux quatre vents
comme autant de missives aveugles

lettres miettes d’os blanchis

j’ai compris que tu t’étais voulue gangue
pour mieux consumer au dedans
de toi ton âme fissile

et je t’ai laissée
à ton invisible alchimie
sans savoir
sans pouvoir
lire
dans ton infime tressaillement

lequel des quatre éléments
allait l’emporter
dans ta lente métamorphose

furtif, mouvement, encore

Des mots semés en rêve
échappés
répétés encore encore les graver dans la mémoire
du rêve
les tisser dans

dans la trame du rêve

s’endormir enfin dedans dans le rêve
apaisée

au réveil
rêve nuage effiloché
mémoire
dissoute

Je reprends le chemin
pas nouveaux dans pas anciens

c’est le somment de la Tour Montparnasse
dissimulé par la brume
étrange voile
fumée blanche
champ après
après la bataille
dans un ciel

où tout nous échappe

nous fourmis
en convoi sur les trottoirs
en convoi dans la gare
dans les trains
j’agite la main

ce n’est pas mon départ

Je rassemble des mots

furtif
mouvement
encore

sans savoir
sans le rêve
sans la couleur de la fleur
semée sans le parfum

surprise de la traversée

De la fenêtre de ma cuisine, par Christine Jeanney

De la fenêtre de ma cuisine,

j’aperçois d’autres cuisines qui donnent sur la cour. Parfois le soir, à une fenêtre d’en face, j’aperçois quelques bougies qui brillent, seules, dans la pénombre, ou ce ne sont pas ces lumières simples, allumées par des mains de femmes, mais une lueur bleue qui s’est construite seule et ne tremble pas, une lumière autre, froide, pourquoi pas.

Elle sort de la vitre, cinglante et belle, une déesse de gel qui aurait soufflé sur le verre pendant que nous avions le dos tourné, nous n’avons pas vu ses bras fins, ni entendu le claquement de doigts qu’elle a lorsqu’elle avance, on dit que ses cheveux bougent sous le givre, on dit qu’elle parle, sa voix est tranchante comme du sel, J’ai laissé les mondes se répandre sur la page où ils ont puisé à la source je n’ai plus été soudain qu’une barque descendant les rapides j’ai laissé couler de ma bouche des flots de mots des flots de mots dans les rapides, puis elle se tait.

Elle passe de fenêtres en fenêtres, les femmes ne l’ont pas vue, mais les enfants peut-être (à moins qu’ils ne sachent pas pour cette lueur bleue, qu’ils préfèrent les bougies, le jaune et le rouge rutilant, les paillettes, et toutes ces choses petites qui pétillent).

Derrière d’autres fenêtres, d’autres vitres, d’autres voix parlent, les mots se chevauchent, des cris, des bruits, le frottement des crayons sur le papier, le flot de la source suivie par d’autres, les cuillères dans les saladiers, les mots qui lient, Je vais me doucher, Tu as faim ? Il faudra téléphoner, J’ai préparé les papiers, Ce soir ? Je ne sais pas, Raconte-moi la fois où, Je l’ai vu ce matin, Il n’y a qu’à attendre, Avant tout, je dois aller… Les voix se mélangent avec les bruits, il n’y aurait qu’à fermer les yeux, on pourrait entendre le bruit du monde, on se moquerait un peu de soi, « le bruit du monde », quelle expression cent fois usée, licence poétique un peu simple, un peu naïve, « le bruit du monde », il n’y aurait pourtant pas d’autre façon de dire, le bruit du petit monde derrière les fenêtres, débarrassé des pleurs. N’entendre que le bon, trier ce qui résonne, on croit tout entendre, être ouvert, attentif, on ignore que le filtre fonctionne automatiquement, qu’on ne veut que le bon, que le sens, que ce qui fait sens, que ce qui sert l’illusion du sens. On est même prêt à inventer les bruits derrière les fenêtres, prêt à inventer les fenêtres aussi, et cette déesse qui n’existe pas. Lorsqu’elle se rend compte du leurre, elle se fait plus petite, elle dit

Un jour ces ruines

Usées par le ressac

Ne seront plus que courbes, elle souffle sur ses doigts, disparaît, point minuscule, inaccessible, enfui, bientôt perdu dans l’angle lumineux de la fenêtre de ma cuisine.

deesse-de-gel.jpg

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Christine Jeanney
C’est avec un très grand plaisir que j’ai cédé ma place à Christine ici et que j’ai pris la sienne sur Tentatives.

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Les participants aux vases communicants de janvier 2010 :
Futiles et graves (Anthony Poiraudeau) et Paumée (Brigitte Célérier), Tiers Livre (François Bon) et Ce métier de dormir (Marc Pautrel), Petite Racine (Cécile Portier) et Abadôn (Michèle Dujardin), Tentatives (Christine Jeanney) et Enfantissages (Juliette Zara), Elle-c-dit et Fut-il ou versa t’il dans la facilité ? (Christophe Sanchez), C’était demain (Dominique Boudou) et Biffures chroniques (Anna de Sandre), Terres… (Daniel Bourrion) et Journal Contretemps (Arnaud Maïsetti), Le blog à Luc (Luc Lamy) et Frédérique Martin, Liminaire (Pierre Ménard) et Jours ouvrables (Jean Prod’hom), Pendant le weekend (Hélène Clémente) et Oreille culinaire (Isabelle Rozenbaum), Les beautés de Montréal (Pierre Chantelois) et L’Oeil ne se voit pas lui-même (Hervé Jeanney), L’arbre à Palabres (Zoë Lucider) et Mo(t)saïques (JEA)