Peur bleue

C’est le titre que j’aurais pu donner à mon précédent article. J’étais en train de l’éditer quand j’ai assisté impuissante à une scène d’horreur domestique. Ma fille, en équilibre sur le ventre, sur l’accoudoir d’un fauteuil, tendait la main aussi loin qu’elle pouvait pour attraper les disques sur l’étagère voisine. Ce qui allait se passer était prévisible mais je n’avais pas le temps d’agir avant que ça n’arrive. J’ai juste eu le temps de m’entendre pousser un cri déchirant pendant qu’elle tombait tête la première sur le sol.
Je l’ai prise dans mes bras en un éclair et je m’assoie pour lui proposer le sein. Mais elle gémit et porte sa main à son front tout marbré et tout à coup mon sang se glace: ses yeux se révulsent. Je sens la panique me piqueter tout le long du corps. Est-elle en train de perdre connaissance? Je m’aperçois que je ne connais pas les numéros d’urgence. Qui dois-je appeler? le 15 me vient à l’esprit mais je ne sais même pas s’il s’agit des pompiers, du samu ou de la police. Je parcours l’appartement en tout sens avec mon bébé dans les bras. Où sont ces fichus numéros d’urgence? Sur le frigo? Dans le tiroir du meuble de l’entrée? Où? Où? Je m’assoie pour reprendre mon calme et proposer à nouveau le sein à ma petiote. Elle continue à gémir et montre son front. Des spasmes de sanglots m’envahissent, auxquels je ne peux pas donner libre court.
Finalement, je décide d’appeler l’homme de la maison. Le 15. Appelle le 15. C’est le samu. Son calme me rassure et tout à la fois me perturbe tant le contraste est grand avec l’état émotionnel dans lequel je suis plongée. Je n’arrive plus à parler. Les sanglots que j’avais réprimé tout à l’heure sortent et me traversent de part en part comme des hallebardes. Malgré tout je me sens un peu mieux.
Pendant ce temps, ma Poupinette, sur mes genoux, semble avoir récupéré. Ça ne me rassure qu’à moitié. Comment savoir si quelque chose de terrible ne couve pas derrière cette apparence de normalité? J’appelle le samu. Quelqu’un répond immédiatement. La voix un peu chevrotante je raconte l’accident et demande ce que je dois faire. On me demande si elle a vomi, si elle a perdu connaissance. On me fait patienter pour me passer un médecin. Mon petit papillon s’affaire sur mes genoux presque comme si de rien n’était. Sans les larmes qui perlent encore à ses yeux et son front rose fushia je pourrais croire que tout ça n’est arrivé qu’à moi.
Je raccroche presque complètement rassurée. Si dans les deux heures qui suivent, ma petite princesse reste tonique, qu’elle sourit, qu’elle joue normalement, c’est que tout va bien. C’est moi qui ai du mal à évacuer ma peur. L’image de ses yeux révulsés passe et repasse dans ma tête. Et quand finalement elle s’endormira pour une petite sieste, je ne pourrai m’empêcher de craindre que jamais elle ne se réveille. Comme au temps de ses premiers mois, quand parfois je vérifiais qu’elle était bien vivante, là, près de moi dans l’obscurité. Comme si j’avais du mal à croire au miracle de cette vie que j’avais donné. Comme si sa vie, la vie, ne tenait qu’à un fil.

12 réflexions sur « Peur bleue »

  1. ils nous en donnent des frayeurs ces petits bouts !
    tu me fais revivre bien des épisodes oubliés
    mais ils sont bien plus résistants qu’il n’y paraît
    ils possèdent une force de vie absolument formidable
    parfois je me disais qu’ils étaient plus armés que moi

  2. En lisant ta note, j’ai moi aussi eu de ces images qui me reviennent. De ces moments où l’on côtoie la fin du monde. Et puis non, ça repart mais pour combien de temps. Pour toujours ? Oui, bien sûr il faut bien se dire cela pour profiter de son bonheur. Mais enfin, aujourd’hui que deux de mes enfants commencent tout juste à conduire les vieilles frayeurs reviennent. Maudites frayeurs.

  3. Comme je te comprends ! Le coeur qui s’arrête en voyant le bout de chou tomber, et nous impuissant, pétrifié ! La peur qu’il ne s’endorme ! Oui, les bambins, c’est un pack indivisible : beaucoup d’amour et d’angoisses à la fois ! ;)

  4. Quel bel article qui me renvoie à mon quotidien. Ce matin je me suis dit « peut-être qu’il suffit de se dire qu’on ne va plus s’inquiéter pour ne plus le faire ? » J’ai éclaté de rire parce que ça se saurait si les choses étaient si simples…

  5. frisaplat,
    Ils sont certainement mieux armés que nous et je pense qu’ils le restent si nous ne venons pas anéantir tout ça à coup d’éducation…

    Naya,
    On le sait pourtant, avant d’avoir des enfants, qu’on aura à vivre de telles frayeurs, hein? On est assez fou pour les faire quand même! ;) .

    balmeyer,
    J’aime bien ton image de pack indivisible. Heureusement qu’ils sont plus solides qu’ils n’en ont l’air!

    Zoridae,
    Ce qui est fou c’est que chacun a ses angoisses particulières. Ce qui inquiète l’un des parents peut laisser l’autre parent dans un parfait sang froid et vice versa.

  6. le sang froid, celui qui coule, la chair de notre chair, le corps à corps… Autant d’expressions qui livrent à elles seules ce qui peut nous transpercer en quelques instants quand l’horreur se profile… il n’y a que pour eux, nos petits, que ces images sont si violentes…

  7. L’amour au quotidien , la justification de nos ‘investissements » maternels.
    Cela me renvoie à toutes les frayeurs que j’ai pu avoir moi-même, d’autan que mon gamin ne marchait pas très bien en équilibre à cuase de sa neuropathie.
    aujourd’hui encore , sachant qu’il peut tomber à tout moment parce que c’est comme ça , je me mets toujours côté voiture lorsqu’on traverse une route par exemple. Notre parcours , lorsque cela arrive encore, devient une véritable danse..
    La pantomime de la peur.
    je suis d’un côté, de l’autre et je repasse de ce côté et puis , d’un coup, je change encore , selon les dangers , prévisibles ou non, d’un trottoir qui s’amenuise, d’une rue à traverser, d’une voie à grande circulation où ça roule vite!
    Et je me dis qu’un jour, il faudra bien que mon ado fasse sa route tout seul..
    alors quand je me dis : stop , laisse-le aller , c’est pour son bien.
    Et je lui dis , cette fois , ce sera sans moi ! je joue à l’affranchie, sinon , comment apprendra t’il à se faire confiance ?

  8. cécile,
    Je frémis à chaque fois que je réalise que ce n’est que le commencement de toutes ces angoisses! Heureusement qu’on peut parfois un peu passer le relais et ne plus être aux aguets du moindre danger!

    christie,
    j’admire toute cette énergie maternelle que tu déploies pour protéger ton fils et en même temps l’aider à trouver en lui ses propres forces!

  9. bonjour,

    ce que tu décris a un nom que j’ai oublié d’ailleurs, syndrôme je ne sais quoi.
    j’ai oublié le nom mais pas les yeux révulsés de ma toute petite, et cette sensation d’être foudroyé de l’intérieur.
    ma petite nous a fait ça 3 fois de suite lorsqu’elle se cognait la tête, c’est dû au fait que soit elle ne supporte pas la douleur du choc nerveusement même si il n’ets pas violent mais surtout c’est une grosse émotion qui la déconnecte. la 3e fois j’ai appelé les urgences car après que ses yeux se soient révulsés 1 première fois et que ses pleurs ai commencé elle est reparti !! le medecin m’a dit que ça pouvait arriver car elle fait de l’apnée dans ces cas là.
    heureusement tout cela a cessé même si desfois je la sens limite.
    en fait je me fait le plus enveloppante, rassurante et douce possible, lui parle de sa peur et de sa douleur et puis je l’ai emmené au cas où j’ai notre ostéopathe en me disant que si d’un cou elle avait une grande sensibilité du crane alors c’est qu’elle pouvait avoir besoin d’être libéré de tension…
    voilà vraiment ton texte m’a fait tout remonté les larmes, la peur, le fin de sieste que l’on guette en tournant comme une lionne !!
    belle journée

  10. alexandra,
    bienvenue à toi. Ce que tu me dis va dans le sens ce que m’a dit le médecin du samu au téléphone: les yeux qui se révulsent parce qu’elle a eu très peur. C’est beaucoup de ma faute étant donné le cri perçant que j’ai poussé… :(

  11. merci pour ton accueil
    par contre je ne crois pas que ce soit de ta faute. elle s’est fait peur c’est la vie, elle s’est fait mal ça fait partie aussi de la vie. sa maman a des peurs, cela fait un moment qu’elle doit le savoir, tu l’as portée 9 mois !! on ne peut pas tout épargner à nos chérubins;
    par contre maintenant que tu sais ce que c’est, ça te permettra de pouvoir la réconforter tout de suite (ça n’empêche pas le coeur de battre très fort, à tout rompre au cas où le souffle ne reprenne pas!! du coup je dis aussi à ma petite que ça m’a fait peur mais c’est pas le premier truc que je lui dis)
    je vous souhaite tout de même à toutes deux que cela ne se reproduise pas !! le papa, chez nous a guetté et couvé notre toute petite quelques temps avant de se décrisper (il a fallu plusieurs chutes, normales, en fait pour qu’il se calme !!)

  12. alexandra,
    oui, je suis bien contente de savoir maintenant de quoi il s’agit! Et ce qui est sûr c’est que je ne pas prête d’oublier 15=SAMU et 18=Pompiers! ;)

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