Armes

Ça prend l’intérieur
comme une tour assiégée
qui voudrait contenir les mots tissés d’ombre

je cherche la détente
et l’explosion
je rêve de nuées d’oiseaux défroissant leurs ailes
dans l’antre de démesures qui n’ont pas de noms

j’attire à moi
les ruines
de mes songes repliés

et quand la nuit
me saisit

toute résistance vaine
je rends les armes

cette pointe
fichée
dans la ramure d’un monde sans racines

Ils

Ils s’attroupent
ou
clignotent
à rebours

s’effacent
blancs
sous le monde

ou
s’estompent
vapeur
sur le fil de.

Ils ne
sont pas
nos ombres
ni
nos pas

des lueurs
détachées
dans les nuits
de
nos jours

de nos

nos fantômes.

Hameau, par Jean Prod’hom

Le soleil levé avant l’aube essore le ventre gras de la compostière, Corentin est au bois. À Pra Massin les fenêtres sont grand ouvertes, c’est le printemps, la grande affaire.
Personne dans la maison, les rideaux font le dos rond, caressent en retombant la tablette de la fenêtre, un signe de la main, c’est le cru de la cave qui monte prendre l’air. Mais on respire là-dedans, les braises rougeoient et on devine, enveloppés d’ombres, la veste de Corentin, le linge à mains près de la cheminée, un semainier, l’évier de porcelaine ébréché. La nappe sur la vieille table en bois, quelques fruits, un marron et un gland, des clous sortis du fond des poches. Personne pourtant, les rideaux faseyent, c’est le monde immobile qui appareille.
Dehors, c’est comme dans les livres, mais la terre a le ventre mou, les crocus et les nivéoles sont détrempés. Les mésanges bataillent, les pierres sonnent creux, le ruisseau sort de son lit.
Repousser les mots, ne pas prolonger pour l’instant une intrigue qui n’a pas commencé. Il sera assez tôt lorsque le soleil déclinera d’effeuiller les images, décoller morceau par morceau les lambeaux des récits qui tiennent debout nos vies. Quelques mots devraient suffire à la fin, lorsque l’ombre se sera dérobée, lorsqu’on verra s’éloigner les nuages et le vent, et le dedans aller dehors.
Deux ou trois choses laissées là pour rappeler la légende de mars, comme s’il y eût quelqu’un autrefois, mêlé aujourd’hui aux ombres des noyers sur la pente qui mène au ciel. Avec derrière une autre maison, les volets fermés, dedans une vieille qui a tout laissé dehors, comme si elle allait y retourner.
Mais lorsqu’on lève les yeux pour reprendre à la ligne, plus bas, les yeux n’obéissent plus. Est-ce ainsi ? est-ce bien ainsi ?

Jean Prod’hom

***

Les autres participants aux Vases communicantes d’avril:
Kouki Rossi et Luc Lamy
Pendant le week-end et Ruelles
Jean Prod’hom et Juliette Zara
Marianne Jaeglé et Anthony Poiraudeau
Cécile Portier et Loran Bart
Christophe Sanchez et Murièle Laborde Modély
Christine Jeanney et Kathie Durand
Sarah Cillaire et Anne Colongues
France Burguelle Rey et Eric Dubois
Fleur de bitume et chez Jeanne
Mathilde Rossetti et Lambert Savigneux
Antonio A. Casilli et David Pontille
RV.Jeanney et Jean-Yves Fick
Brigitte Giraud et Dominique Hasselmann
Guillaume Vissac et Juliette Mezenc
Michel Brosseau et Arnaud Maïsetti
Florence Noël et Brigitte Célérier
François Bon et Laurent Margantin
Michèle Dujardin et Olivier Guéry

Jour Ordinaire

« Je ne t’aime pas » le quai du métro est bondé il est tard pourtant on est là tous comme des manchots sur la banquise par milliers prêts à se jeter à la mer avec la moiteur les remugles les exhalaisons fétides en plus je te vois sans le vouloir

{abattement, boulot, crevés, claqués, écumes, excrétions, humeurs, infections, lessivés, parfums, peines, pestilences, relents, soucis, sueur, surmenage, touffeur, turpitudes, vapeurs}

mais putain quand est-ce qu’il arrive ce métro ? je pourrais me jeter dessous tiens quelle idée mourir pour ça pour toi et je vais devoir supporter ta présence pendant tout le trajet du retour ? non tu vois cette douleur-là c’est comme une brèche de lave dans ma poitrine ça pourrait cautériser la plaie mais non ça brûle et en même temps une soudure brutale de mes côtes tu vois tu t’y connais à me faire souffrir tu connais mes fissures tu as trouvé les outils qu’il faut et ce putain de métro qui n’arrive pas et cette foule qui s’agglutine non je ne pleurerai pas à quoi bon tu peux pleurer dans le métro tout le monde s’en fout ils détournent le regard c’est mieux comme ça

{apathie, mépris, indifférence, absence, abstention, anesthésie, assoupissement, cruauté, dédain, désaffection, désinvolture, détachement, égoïsme, éloignement, frigidité, froideur, impassibilité, inattention, incompréhension, incrédulité, incuriosité, indétermination, indolence, insensibilité, je-m’en-foutisme, neutralité, nonchalance, oubli, refus, sécheresse, stoïcisme, tiédeur}

« je ne t’aime pas » pourquoi j’ai choisi de souffrir ? je crois que je ne veux pas admettre que pour une fois tu es sincère que tu me dis quelque chose d’important dix ans pour ça ? je voudrais me sentir torche et mettre le feu à tout le bastringue mais toute la douleur s’est réfugiée là au centre c’est tellement plus facile de se sentir victime de se laisser faire se laisser glisser dans la fosse de vouloir mourir

{Antigone, Ariane, Cléopâtre, Dalida, Didon, Dorine G., Emma B., Eurydice, Iseult, Jean S., Juliette C., Ophélie, Marilyn M., Phèdre, Romy S., Sylvia P., Thisbé, Virginia W.}

je ne veux pas regarder je ne veux pas te voir je monterai dans un autre wagon si ce métro se décide enfin un jour à arriver comment peut-on être là à ce point-là englué sur un quai de métro sale dans cette puanteur à regarder les rats se faufiler derrière les fauteuils du quai d’en face ou les clodos déjà dans un autre monde leur échappatoire emballée dans un sachet en papier kraft et qu’est-ce qu’il a celui-là à côté il veut ma photo ? il a jamais vu quelqu’un qui a une envie pressante de se jeter sous une rame de métro ? non en fait il doit plutôt être en train de mater la femme dénudée en quatre par trois dont le corps est vendu par les Galeries Lafayette aux voyageurs

{affiche, agression, annonce, battage, boniment, bourrage, bruit, campagne, dèche, dénudé, dénuement, encart, femme-objet, fric, indigence, indécence, manque, matraquage, misère, mouise, nudité, obscène, pauvreté, pollution, propagande, prospectus, publicité, réclame, Sdf, sexisme, slogan}

« je ne t’aime pas » c’est maintenant que tu t’en aperçois et tu pouvais pas attendre qu’on soit chez nous que je puisse te claquer une porte au nez ? je sais bien que pour une fois tu dis la vérité mais tu vois je n’ai plus la force non vraiment plus la force me laisser glisser et pourtant c’est le contraire je suis en train de me pétrifier sur place dans la promiscuité avec les manchots mes compagnons de route involontaires sur ce quai de métro ne me regardez pas surtout faites comme d’habitude comme si tout ce monde-là n’existait pas où irions-nous s’il fallait faire exister toutes les ombres qui hantent les métropoles il y a bien des stations de métro désertes pourquoi tu n’as pas choisi de me livrer ton cœur dans une station déserte ? et merde ce métro qui ne veut pas venir non tu as bien fait finalement j’aurais été moins seule qu’au milieu de tous ces joyeux usagers du métro ça aurait eu moins d’effet à quoi bon assassiner quelqu’un dans une ruelle sombre au milieu des poubelles quand on peut le faire au milieu d’une foule dans l’indifférence générale avec les poubelles en prime ?

{abject, crasseux, blafard, crime, écœurant, glauque, ignoble, infâme, inquiétant, livide, louche, lugubre, nauséabond, obscur, répugnant, sinistre, sombre, sordide, suspect, trouble}

« je ne t’aime pas » et les rats j’avais oublié les rats parfaits pour le décor je te déteste tu sais tu n’avais pas le droit de me dire la vérité pas après dix ans je suis injuste oui je sais toi ce n’est pas sur un quai de métro que tu es englué c’est ton passé qui est ton éternel présent allez viens le métro arrive j’ai beaucoup d’endurance à la douleur tu sais et je n’ai pas encore vu le bout du rouleau.

***

(Texte initialement paru sur le blog Koukistories dans le cadres des Vases communicants de mars 2010)