Liquide

J’ai laissé les mondes se répandre sur la page où ils ont puisé à la source je n’ai plus été soudain qu’une barque descendant les rapides j’ai laissé couler de ma bouche des flots de mots des flots de mots dans les rapides j’ai atteint l’endroit le lieu où m’échouer mais les mots n’ont cessé de s’écouler de ma bouche dans le vertige des lointains échos sirènes hurlantes ondines dans le flot glissantes vitesse accélérée des nuages dans la pulsation des herbes germinantes coquelicots fripés dans ma bouche sentir mon cœur battre à l’étroit dans la fente des yeux voir défiler les mondes encore et encore et se prendre dans mes cheveux liquides et ce rythme s’installer d’arbre en arbre couler de ma bouche rivière fleuve amazone l’eau puissante emporte toutes les vibrations dans son or fondu lave où se noyer où poser la barque par la fente de mes yeux je l’ai laissée partir avec le flots des mots qui s’échappent de ma bouche des mots ils prendront la forme de moi quand tout de moi aura coulé quand tout de moi aura fusionné dans le rythme des mondes pouls des vivants et des pierres goutte après goutte clepsydre des déserts où trouver la source je suis la barque je suis le temps les grains de sable du désert soulevés par le vent je suis le fleuve je suis le courant je suis les mots qui s’écoulent de ma bouche.

Super 8

Je t’ai regardée tournoyer dans ta grande robe et rire en noir et blanc comme dans un super 8 muet que je pourrais projeter encore et encore te regarder sans entendre ton rire comme un souvenir effiloché je pourrais te voir tournoyer au ralenti à l’infini sur une autre musique à chaque fois triste ou gaie ou répétitive ou emportée je t’ai regardée de plus en plus loin dans le paysage que j’ai collé derrière toi il y en aurait un par saison un pour la ville un pour le désert un pour la jungle un pour la campagne un pour le Sud un pour le Nord pour l’Est et l’Ouest je t’ai regardée tournoyer et j’ai reculé dans mon décor sans m’apercevoir que j’avais disparu.

***
Mis en image par Luc Lamy, ici.

Témoin

Elle a vu le trouble sur le jour elle a vu brûler le regain sous un ciel d’acier elle a marché longtemps dans une campagne désertée et au sommet de chaque dune de terre elle a senti un peu plus à chaque fois le monde se refermer en elle et s’endormir comme un fœtus dans sa mer close elle a senti sa caresse dans les contours flous de son intérieur elle a marché encore dans les sentiers effacés dans les traces éphémères d’une humanité disparue elle s’est sentie guidée par le vent et accompagnée par les herbes folles elle a couru dans la légèreté de l’instant elle a senti la lumière la traverser et son ombre frémir et s’allonger sous un arbre elle s’est assise enfin dans l’annonce d’un couchant faite à la terre et l’attente a déployé un dais de songe au-dessus d’elle et un voile noir devant ses yeux ouverts elle a vu le trouble sur le jour elle a vu brûler le regain

Un adieu

C’est aujourd’hui le givre
Aujourd’hui à l’agnus dei
Je servirai l’eau d’alise

Que naisse un feu humain
Esprit dans la chaleur
D’un corps supplicié

Dans une lande essartée
Où le vent erre solitaire
Sans plus aucune herbe à caresser

Tes racines dressées vers le ciel
Tu as pris ma main
Et tu l’as posée sur ton flanc couché

Ta chaleur a remonté le cours
De mes veines et tu m’as offert
Ce songe de givre et de lumière

Puis doucement tu as laissé glisser
Ma main sur ton aubier blanc et nu
Et tu t’es offert au vent ardent

D’un hiver sans visage

Dans le silence du matin

Assise sur une vague d’ivoire
J’ai oublié la contemplation
Des décombres de cette ville
Où plus personne n’est là
Pour entendre le silence
Enfin revenu

Une étoile scintille quelque part
Dans l’immensité du jour
Un phare en forme
De coquillage accueille
Un rayon de soleil
Dans sa volute nacrée

Un jour ces ruines
Usées par le ressac
Ne seront plus que courbes
S’éloignant imperceptibles
Hélices autour de ce point
Amarré aux grains de sable

J’ai pensé soudain
À ces divagations
Portées par le vent
Samares par milliers
Ces grains de lumière
Dans les arabesques du temps

Dans les vagues incomprises

Comme un départ
Qui ferait naître
La mer sous les pas la source
Au creux de l’oreille
Ce chant délicat de l’eau
Qui forme une spirale
Le long du bras

Ou la lame de fond
Dans la terreur d’un matin blanc
Avec pour seul son
Le grincement de l’if
Sous le vent dans le cimetière
Marin

Où les épaves reposent
Sur le flanc sur
Le sable blanc
Sur l’air tranchant
En spirale colonne de marbre torsadée
Elles finissent en vacillant
Comme au travers d’une flamme

Le feu blanc a traversé l’océan
Porté par une houle aveugle
Un bras armé brandissant une épée
Lame spiralée dent de narval
Sang blanc versé en pure perte
Comme un départ en mer

Dans les vagues incomprises

Veille

Je me balance doucement d’avant en arrière
En regardant mes pieds enracinés

Tremblante au son serpentin d’un matin
Pris dans la lueur des glaces

*

Le veilleur est apparu en se frayant un chemin
Dans les nuages avec sa lame croissante

*

J’entends sa voix sourde qui m’appelle
En me traversant en vagues lentes

Entaille profonde qui fera naître dans mon balancement
La pulsation d’une vigie dans sa tour de guet

Effraction lente

L’encre venin
A crocheté la serrure

Et tu dis

Le fil ne se dénouera pas
Dans ce souvenir cousu dans la poche intérieure de ma mémoire
Il ne mourra pas
Tant que j’appuierai mon dos contre le mur
Avec la solitude pour seule couverture

Et tu dis encore

J’ai cueilli cette pomme que tu tiens dans ta main
Comme une pierre
Mais le carreau est déjà brisé dans la fenêtre de ma mémoire
Et tes mots écrits ont pris cette couleur brune
Des feuilles mortes qui flottent à la surface des choses

Et tu restes là comme si tu avais claqué la porte
À jamais branlante de tes souvenirs
Effacés

Ailleurs

Je vous écoute sans savoir comment vous entendre. Je suis déjà partie, et vous le savez, sur ce chemin qui commence ici. Mon regard tombe de l’horizon à mes pieds, sans que je puisse le redresser. C’est le chemin qui l’avale, longue langue au goût de terre. J’hésite à marcher dans les herbes du milieu. Ou dans les ornières. Si je sortais mes mains de mes poches je sentirais les piqûres du froid dans l’air creux. Ou, les paumes vers la terre caillouteuse du chemin, c’est l’énergie du monde qui les traverserait. Mais je garde mes mains dans mes poches et j’agrandis le trou dans la couture. Du sable s’en écoule et file entre mes doigts, que je ne me souviens pas avoir ramassé. Je trace ainsi une ligne involontaire, perpendiculaire à la ligne imaginaire que mes yeux refusent de regarder. Je ne sais pas comment vous entendre et vous le savez. Vos lèvres remuent, mais c’est un air de piano qui a capturé mon âme au bord du chemin. Celui qui commence ici. Je suis déjà partie. Vos lèvres remuent encore. J’ai choisi de marcher dans les herbes, au milieu. Les mains dans le vent, j’embrasse l’énergie du monde qui s’écoule de mes doigts. Mes yeux avides percent l’horizon qui s’enroule autour de moi. C’est avec ce fil bleuté que je raccommoderai mes poches. Et vous n’êtes plus qu’un point. Un point qui aurait des lèvres. Des lèvres qui remueraient. Mais c’est un air de piano que je poursuis jusqu’au soleil couchant. En dansant comme un coquelicot dans le vent. Sur ce chemin qui m’aspire et où je disparaîtrai. Dans la ligne imaginaire de mes pensées.

Ce qui me tient éveillée

À force de marcher j’ai fini par traverser l’épaisseur de ma fatigue. Elle était là, dans l’embrasure, à regarder les étoiles.

J’aurais voulu l’embrasser tout entière. Passer le bras par cette porte noire et me laisser happer dans le grondement d’un instant lointain.

Et j’ai aperçu mon sommeil, cloué au ciel d’Orion. Trois petites pointes embrasées dans une nuit sans fond.

Impression d’hiver

Tout à coup plongée
Dans les sillons
En-tête coupé

Hors champ hors-texte
Sur la route tracée
Et sa fin

En cul-de-lampe
Parole du Seigneur
Au chapitre

Impaginé ou replié
En quatre en seize
Trace ligne sillage

Une impression
Sur chemin froissé
Aux ornières

Ou bas de casse
À l’encre de seiche
D’un coup de plume

Couleur corbeau
Croassement anonyme
Pour page blanche

Sans coquilles
Semées et picorées
Où se replier encore

Achillée mille-feuilles
Avec au talon
L’achevé d’imprimer

Terre nue

Ses pas lourds
Laissent une empreinte
Comme le son d’une cloche
Qui se répand dans la campagne
Elle déploie sa danse en gestes lents
Imperceptibles pour l’esprit agité du passant

Tous alignés parfaitement immobiles
Je les imagine vêtus de noir
Le regard vide perçant l’horizon

Imperceptible pour l’esprit agité du passant
Elle déploie sa danse en gestes lents
Qui se répandent dans la campagne
Comme le son d’une cloche
Laisse une empreinte
Sous les pas

De la terre nue

Message

Aux battements de ton cœur
Les voix chuchotent
Ces mots que tu as inventés
Mais que tu n’entends pas

Les voix chantent
Au rythme de ton cœur
Ces mots que tu ne comprends pas
Mais qui te portent devant

Devant la porte du monde
Ouverte pour toi
Le temps d’un battement de ton cœur
Ces mots que tu ne prononces pas

Le mouvement du ciel

Le ciel mouvant défile en accéléré sous une note tenue des voix qui l’accompagnent les yeux fermés le ciel bouge dans une urgence que personne ne comprend dans une danse lente depuis longtemps oubliée le ciel se meut dans sa ligne de fuite mais nous restons là pris par cette note qui nous tient points aveugles sur une carte prisonniers des ombres des choses qui dissimulent l’horreur comme ces voix qui martèlent répètent à l’infini nous tirent dans le sens du ciel boursouflé qui file le long des failles dissimulées par la note en soubassement d’un monde en ruine la douleur s’insinue dans l’oreille rafales de vent en vagues répétitives font peu de cas des obstacles de nos décombres se détachent de terre dans l’apesanteur lente d’une note qui nous traverse flux de brume dissimule nos fissures nos lézardes dans la poussière qui se dépose à reculons de nos souvenirs où les colonnes du temps se dressaient à nos pieds dans un ciel immobile.

[Vases] Ma famille en marche [communicants]

«(…) pourquoi ne pas imaginer, le 1er vendredi de chaque mois, une sorte d’échange généralisé, chacun écrivant chez un autre ? Suis sûr qu’on y découvrirait des nouveaux sites (…)».

François Bon et Scriptopolis ont lancé l’idée des Vases Communicants.

Aujourd’hui Lignes de vie et Enfantissages s’invitent réciproquement.

***

Ma famille en marche

Sur cette photo,
ce sont mes deux grands-mères,
elles marchent ensemble bras dessus bras dessous,
c’est un jour de fête de famille,
elles vont à la salle des fêtes,
discutant.

Ma grand-mère paternelle a une canne, elle marche avec difficulté et elle ne sourit pas. Mon autre grand-mère a une tête de moins mais elle marchera encore une quinzaine d’années. Elle a tout le bonheur du monde sur son visage. Leurs maris, mes grands-pères, sont morts depuis quelques années.

Ce serait bien de les revoir toutes deux ensemble, marchant côte à côte un jour d’été, elles qui ne sont plus là depuis un bon moment.
Quelle chance d’avoir ce carré de photo pris entre une église et une salle des fêtes, un jour de communion solennelle.
De les regarder des années après, l’une marchant au rythme de l’autre, absorbées dans leur conversation, ne me voyant pas les photographiant, prélever un instant de ce jour ensemble.

Désormais c’est au tour de ma mère de marcher ainsi. Elle n’en a pas peur, non.
C’est de ne plus avoir sa mère qui la fait souffrir,
d’être seule devant.

Ensuite, ce sera à moi.

Nous aurons fait l’un après l’autre, nous suivant, un bon bout de chemin.

Voilà à quoi je pense devant cette photo, ma famille en marche.
Moi. Mes enfants. Ma mère. Et mes deux grand-mères.
Je les vois encore, ce jour-là, vingt ans de ça au moins, marcher bras dessus bras dessous.

Texte de Lignes de vie

Voici le chemin vers mon texte accueilli par mon complice Gibi.

***

Les autres participants:

Humeur Noirte et Anna de Sandre
L’exil des mots et Juliette Mézenc
Petite Racine et Scriptopolis
Robinson En Ville et le Fourbi Élastique
La Méduse et le Renard et Etc-iste
Anne Savelli et Christine Jeanney
LeRoy K. May et Marie-Helene Voyer
PCH de PDLW et L’Employée aux écritures
“À chat perché” et Anthony Poiraudeau
Terres… et Soubresauts
François Bon et Pierre Ménard
Journal Contretemps et Journal Écrit
Les lignes du monde et L’œil ne se voit pas lui-même
et Paumée, finalement seule.
L’arbre à palabres et Clopineries