Abécédaire martien

Articaline
Bloguatol
Claspival
Drimastère
Éristaphule
Froutanciel
Gulamalne
Habbabal
Iristide
Judéomée
Koraxiphore
Loufacerty
Mégaclès
Nuktéris
Oclarène
Pitakne
Quisouimo
Recilo
Skimpous
Tloli
Uplicotéros
Vaillecikeul
Wruzille
Xubalère
Yéloufare
Zouplache

Le feu

Jardin caché et sombre
Profond et délaissé
Le cours tortueux des glycines
Comme une émeraude
Envahissante qui rayonne massive
Au fond
Et tout se confond dans la torpeur
Des calmes canaux au fond
Desquels pourtant rien ne repose
En paix

Je me suis perdue dans le feu
Des murailles

Les gouttes de pluie
Salées de la lagune
Atteignent pourtant
Ce jardin si mal enfui
Au fond
Mais je sais que plus je le parcours
Plus il s’abîme
Dans les calmes canaux au fond
Desquels pourtant rien ne repose
En paix

Mars, 12

Tu vois donc ce puits de l’imaginaire ressemblance adaptée, recordée, ébloui par l’étincelle d’un rêve sans portée : querelle, et suite époustouflante de délices écarlates, blanche comme la nuit éternelle du poisson qui ne respire pas et adjure le pêcheur à l’engloutissement, pour que ses membres, un à un, disparaissent à l’irrémédiable tempête ordinaire et sanglante.

Un petit instant de grâce

Je suis le secret enfoui dans l’odeur d’herbe fraîchement coupée, dans le houououhh du vent s’engouffrant dans le conduit de cheminée, dans les cent mille doigts de l’averse de neige, dans la nacre d’un matin de printemps, dans le message muet d’un alignement de marrons d’Inde, dans la déclivité de la plage et la danse des poux de sable ; je suis ce qui jadis vous rendit vivant, je fus l’instigateur de tous vos émerveillements, de tous vos étonnements, je suis l’unique raison pour laquelle quiconque jamais, s’aima et aima, je suis le secret qui irrigua chacun de vos secrets d’enfant, je suis l’ange que tout enfant porte en filigrane et que vous avez tué. Je suis vous.

Stephen Jourdain

(Merci à mamansursaplanète qui m’en parla ici)

Mars, 11

L’aube est la porte derrière laquelle se prolonge l’enfantement de l’orbe aveuglant et dense, et la terre, dentelée en ses hauteurs comme en ses abîmes, en attend l’infranchissable entrebâillement.

La passante

J’ai oublié d’ouvrir la porte, j’ai oublié l’odeur du café, j’ai oublié la couleur de tes yeux, j’ai oublié de partir, j’ai oublié la lettre de cachet, j’ai oublié que tu m’aimais, j’ai oublié le rebord plissé du ciel, j’ai oublié d’arroser le jardin, j’ai oublié ce qu’il y a derrière l’horizon, j’ai oublié d’avoir peur de l’orage, j’ai oublié l’ennui, j’ai oublié la page 42 et le chapitre 7, j’ai oublié de caresser le chat, j’ai oublié le bruissement du vent dans le feuillage, j’ai oublié de me taire, j’ai oublié la vérité, j’ai oublié le chemin, j’ai oublié la colère, j’ai oublié ton sourire, j’ai oublié les clés, j’ai oublié de fermer la fenêtre, j’ai oublié de mourir, j’ai oublié ce grain de beauté que tu as au coin de l’œil, j’ai oublié où je suis née, j’ai oublié ton nom, j’ai oublié le sommeil, j’ai oublié la chute.

« Les objets contiennent l’infini »

C’était il y a longtemps, nous longions paisiblement la côte quand l’horizon devint dangereux. Fendant la terre. Trouant le réel. C’est dans une ligne que se résout cette énigme. C’est dans une ligne que tombe la mer et que disparaît le vertige. La perte de l’équilibre était dans l’horizon. C’était il y a longtemps. Ainsi devraient commencer tous les récits.

Claude Royet-Journoud, Les objets contiennent l’infini, Gallimard, 1984, p. 53.

(Poezibao)