Hameau, par Jean Prod’hom

Le soleil levé avant l’aube essore le ventre gras de la compostière, Corentin est au bois. À Pra Massin les fenêtres sont grand ouvertes, c’est le printemps, la grande affaire.
Personne dans la maison, les rideaux font le dos rond, caressent en retombant la tablette de la fenêtre, un signe de la main, c’est le cru de la cave qui monte prendre l’air. Mais on respire là-dedans, les braises rougeoient et on devine, enveloppés d’ombres, la veste de Corentin, le linge à mains près de la cheminée, un semainier, l’évier de porcelaine ébréché. La nappe sur la vieille table en bois, quelques fruits, un marron et un gland, des clous sortis du fond des poches. Personne pourtant, les rideaux faseyent, c’est le monde immobile qui appareille.
Dehors, c’est comme dans les livres, mais la terre a le ventre mou, les crocus et les nivéoles sont détrempés. Les mésanges bataillent, les pierres sonnent creux, le ruisseau sort de son lit.
Repousser les mots, ne pas prolonger pour l’instant une intrigue qui n’a pas commencé. Il sera assez tôt lorsque le soleil déclinera d’effeuiller les images, décoller morceau par morceau les lambeaux des récits qui tiennent debout nos vies. Quelques mots devraient suffire à la fin, lorsque l’ombre se sera dérobée, lorsqu’on verra s’éloigner les nuages et le vent, et le dedans aller dehors.
Deux ou trois choses laissées là pour rappeler la légende de mars, comme s’il y eût quelqu’un autrefois, mêlé aujourd’hui aux ombres des noyers sur la pente qui mène au ciel. Avec derrière une autre maison, les volets fermés, dedans une vieille qui a tout laissé dehors, comme si elle allait y retourner.
Mais lorsqu’on lève les yeux pour reprendre à la ligne, plus bas, les yeux n’obéissent plus. Est-ce ainsi ? est-ce bien ainsi ?

Jean Prod’hom

***

Les autres participants aux Vases communicantes d’avril:
Kouki Rossi et Luc Lamy
Pendant le week-end et Ruelles
Jean Prod’hom et Juliette Zara
Marianne Jaeglé et Anthony Poiraudeau
Cécile Portier et Loran Bart
Christophe Sanchez et Murièle Laborde Modély
Christine Jeanney et Kathie Durand
Sarah Cillaire et Anne Colongues
France Burguelle Rey et Eric Dubois
Fleur de bitume et chez Jeanne
Mathilde Rossetti et Lambert Savigneux
Antonio A. Casilli et David Pontille
RV.Jeanney et Jean-Yves Fick
Brigitte Giraud et Dominique Hasselmann
Guillaume Vissac et Juliette Mezenc
Michel Brosseau et Arnaud Maïsetti
Florence Noël et Brigitte Célérier
François Bon et Laurent Margantin
Michèle Dujardin et Olivier Guéry

15 réflexions sur « Hameau, par Jean Prod’hom »

  1. On voudrait ne rien toucher, « repousser les mots » … La vie, invisible, palpite à clair voie sur un premier matin. Très beau.

  2. Mais où êtes-vous?
    Ah! peut-être devez vous vous remettre de ce texte grandiose que vous avez écrit le premier avril? êtes-vous partie dedans?

  3. Anna et Aléna, chuuttt je suis dehors dans le soleil, je jardine, je regarde ma maison se construire, je fais la connaissance de mes voisins d’ici et d’un peu plus loin, je réchauffe ma carcasse de déjà vieille à toutes les flammes que je croise…

  4. @Juliette : Déjà vieille ???
    @Jean Prod’hom : Très beau texte, ce hameau. J’aime ce passage d’une certaine nostalgie de la maison (qui mélange pour moi deux nostalgies : l’enfance et la campagne) et des sensations associées à la littérature et à cet auteur à la fois spectateur, narrateur et auteur. Je vous ajoute à ma (longue) liste de sites à lire. Merci.

  5. Te rends-tu compte que je n’étais pas venue?! Mais pourquoi, comment ai-je pu m’absenter de tes pages, alors que tu y accueillais les mots de monsieur Prod’hom qui laissent sur le palais et la pupille toute les saveurs, textures et couleurs de la tranche de vie qu’il décrit?! C’est très beau, et je file vers toi, ailleurs (enfin… chez lui)

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