En forêt

Et tu trembles de tous les muscles de tes cuisses
Obstiné dans la posture de l’arbre tu glisses

Garde le rythme danse en cœur foule la joie
En glaise déçue obstiné tu frottes la corde

En criant de la terre nue plein la bouche
Ô souffle qui te vide jusqu’au talon

Et broie ta cage thoracique pourrait
Tordre les barreaux qui te transpercent

En volutes échappées crissantes
Dans un coin où tu craches perdu

Forêt en traces de biche tu suis
Dans l’ombre verticale en toi tes tripes

Perdu toc toc des pics
Tous arbres se ressemblent

Et tu trembles et tu tintinnabules
Creuses aux tympans un choc en retour

Pas de clairière pas de lumière
Sous feuilles brunes poussent ronces

Aux épines t’agrippent aux empreintes
Restes obstinément à la lisière

Un mur trois quarts, par Luc Lamy

armée

-El’chef Laumann…/… Jodoigne…/… à Peutie…/… un mur trois quarts…/… camionnettes vé-oué…/… douze véhicules…/… règlements…/… tout par cœur…/… Importance de l’information.
Dans ce bureau exigu
affublé du plus Tartuffe des deux…
Celui-ci soliloquait,
ressassant toujours les mêmes histoires
Leurs histoires au chef et à lui dans une autre caserne
du temps de Peutie,
quinze cents mots de vocabulaire,
forcément la syntaxe à ce prix-là,
laisse à désirer…
L’autre est en congé aujourd’hui,
(deux mille mots que je l’appelle )
il marie sa fille,
et en plus ça se reproduit ces trucs !
je lis “le voyage au bout de la nuit”
sous le bureau,
m’enfonçant davantage dans la grande muette,
faisant semblant de l’écouter en bon chien d’arrêt,
puis je brise le silence (c’est intelligent et susceptible malgré tout ces animaux-là,
faut pas les avoir à dos ! )
-Chef?
-Oui Marc?
-quand le chef n’est pas là
… Qu’il est malade ou qu’il marie sa fille,
c’est vous le chef alors?
-Oui Marc.
Content de ma petite diversion je me replonge dans Bardamu
en miroir du bouquin j’ai l’un des deux tarés devant moi
… Faire comme si j’étais plus bête qu’eux, que lui.
Y a du travail…
Des films de guerrr’ à rattraper,
une culture radio à revoir,
un univers de petites mesquineries à mettre au point pour détourner le minotaure,
des blagues de blondes et des troisièmes mi-temps de foot.
On apprend vite à être lâche et veule avec les petits caporaux… Chefs,
quand on est troufion
– Marc?
– Oui chef?
– à midi, quand t’iras à la cantine… t’iras brûler ce dossier ”top secret”
– Oui chef.
-… Et attention à ne pas le lire, hein ?!
– Ben non chef.
(silence)
– tu veux quand même voir ce qu’il y a d’dans ?
(re-silence)
– ben non vous venez de me dire que c’était top secret
– Allez! viens le lire, regarde (il ouvre la chemise)
je jette un œil circonspect mais néanmoins suffisamment appuyé pour qu’il croit que ça m’intéresse au plus haut point: rien d’intéressant, des chiffres, des lettres, des références…
– t’as vu ?
-Quoi ?
-On ne comprend rien…
-Ben oui.
– C’est codé! y a pas de danger !
(il remet tout dans le classeur et claque l’élastique avec un petit air important).
… Etc.
Zangra sans bataille, il pose le dossier où la fin du monde est inscrite en langage codé à côté de mes petits tampons et cachets
Mais chef…
-il n’y a pas de « mais », on est au mois de Janvier…
Et pas au mois de Mai
çà aussi c’était une pierre angulaire de son esprit qui le propulsait dans les hautes sphères…
Le cerveau au point mort, le plexiglas terne dans le regard,
sûr de son effet il tétait distraitement une mouche invisible…
Sa bouche de grenouille achevait l’illusion.
Sûr de son savoir et de ses choix…
trop jeune pour faire la seconde der des der,
il aurait battu en retraite à la troisième…
La retraite ? il comptait les jours…
Petite victoire sur le terne calendrier de sa guerre personnelle
armée2
(Caporal-chef “Quinze cents mots” , ‘81 ).


Une superbe petite VCF (volontaire féminine de carrière)
chauffeur du colonel,
entra en trombe dans le bureau pour sa feuille de route,
suivie de près par un autre caporal toutes gourmettes dehors,
Raybans de pilote, talons ferrés …
Une vraie caricature celui-là, et méchant avec ça:
l’a fait les faits divers plus tard …
Filmé par Manu, dans “les amants d’assises” il n’en menait plus aussi large sur le banc des accusés… Braquemart en berne.
Pathétique et défait ils avaient, sa maîtresse et lui, estourbi à coup de revolver de service,
le mari de la dame.
Pas bien çà !
Alors? On a arrosé le cresson hier soir ?
demanda l’autre…
Leur posant la question à tous les deux…
A votre avis ? fit ce crétin de “braquemart hissé ho”
Et l’autre de continuer de téter son diptère…
Rêveur et salace, il se perdait dans le bouton à moitié défait de la VCF,
à coup sûr il bandait l’imbécile avec ce qui lui restait de limace dans le froc.

armée3
(Sergent-chef “Deux mille mots” , ‘81 ).

Qu’ils étaient drôles mes chefs !

Luc Lamy
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Mon texte chez Luc c’est par ici.
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Liste des participants aux Vases communicants de février :
Aedificavit et Tentatives
Futiles et graves et Juliette Mezenc
à chat perché et Hervé Jeanney
Lieux et Arnaud Maïsetti
L’employée aux écritures et Hublots
Le blog à Luc et Enfantissages
Koukistories et Biffures chroniques
Soubresauts et Kafka transports
Pendant le week-end et Kill that marquise
Le Tiers livre et Fragments, chutes et conséquences
Scriptopolis et CultEnews
Liminaire et Litote en tête
Les lignes du monde et Abadôn
Pantareï et Éric Dubois
Les marges et Paumée
Lignes de Vie et Epamin’

Les ascenseurs

Tu verras ce que je t’ai promis. Ce lieu étourdi où on se laisse aller glissade obligatoire
ou ta tête
serrée dans un étau tacheté de rouille ces zones rugueuses et boursouflées toutes les nuances de l’ocre au brun au noir et cette poussière un peu grasse métallifère qui s’accroche
à tes doigts
tu t’en sers pour tracer sur le mur les graffiti de ta révolte c’est pas une vie c’est pas une vie et tu lui refais le portrait à cette affiche tu lui dessines une moustache tu lui crèves un œil tu lui arraches des dents. Et puis tu prendras l’ascenseur. Tu sentiras
sous tes pieds
le ballet invisible et vertical de tous les ascenseurs ceux qui montent ceux qui descendent les omnibus et les directs et puis un jour tu en auras assez les portes s’ouvriront quel étage, monsieur, madame, mademoiselle ? Je suis partie sans t’attendre. C’est le 7e étage pour
tes yeux
mais pour ton cœur écœuré on est déjà au ciel le dernier étage où on ne va jamais assieds-toi tu verras je ne t’ai pas menti tu verras. Regarde tous ces couloirs en étoile toutes ces portes ouvertes ou fermées toutes ces chambres tous ces lits tous ces corps invisibles juste des draps on les devine juste des pieds on refuse d’imaginer leur visage. J’ai vu
ton visage
et tes larmes et la vue du 7e étage par cette baie aux multiples épaisseurs une fenêtre qui semble ne s’ouvrir que sur une autre fenêtre qui ne s’ouvre pas et dehors tu t’assieds tu verras j’ai pris
ta main
pour t’emmener loin je ne veux pas t’oublier mais oui tu m’as dit bien sûr je ne t’attendrai pas je ne sais plus. Je crois que j’ai oublié quelque chose. Dans l’ascenseur peut-être. Devant cette affiche que quelqu’un a défigurée. Je t’en prie, je ne sais plus. Parle-moi. Raconte-moi. Je vais oublier. Je te vois encore au 7e étage et la vue par la fenêtre aussi. Et la rouille et
ta peau
desséchée ici il fait chaud pas d’eau plus d’eau sauf tes larmes tu pourrais boire tes larmes. Je sais je t’ai promis. Je te dirai tout. Tu sauras tout. Tu connaîtras l’étage et l’ascenseur et l’apesanteur. Promets-moi d’agiter ta main, je saurai que tu as atteint ta destination. Je m’assiérai et je t’attendrai au centre de l’étoile devant les ascenseurs.

(texte initialement paru chez Christine Jeanney, dans le cadre des Vases communicants de janvier)

Désordre

j’ai l’amertume en errance
bleuie par le froid des écorces

j’ouvre encore les lueurs des nuits pleines
en marchant dans les prières des herbes folles

le chemin pourrait m’avoir oubliée
rencontre écourtée par le vent des fuyants

oui la mère nuit tombe en un dais de palmes
une braise dans le creux de sa main de nacre

et la clé des partances germe dans le milieu
d’une échelle de Jacob convertie en pylône

stylite sur la ligne blanche aux yeux luisants
qui se couchera sur la bande d’arrêt d’urgence

l’esprit décroché volet battant sous l’empire
d’un grain qui veille corpuscule trop proche

je me fourvoie dans l’étroitesse des chemins
crépusculaires mots lourds accumulés en tumulus

j’ai reconnu le désordre de mes traces
et j’ai forcé le trait de ma fuite

Derrière le mur

Tu te laisseras partir plus rien d’autre à faire aller ailleurs éprouver ta nausée traverser ton désert épancher les mirages
Tu marcheras jusqu’à la porte entrouverte au milieu de nulle part pas besoin de frapper juste franchir le seuil de l’attente
Tu le sais
derrière le mur
il n’y a rien

Mille ans

Je pourrais me recueillir mille ans
devant la muraille des déserts

tour à tour émue dans l’ombre
contre l’âme des instruments de votre torture

tour à tour sœur de l’arbre debout
déporté vers les levants

Je pourrais marcher sur le fil
ardent du rasoir vos chevelures

endormir vos tourmentes
d’arbres au cœur craintif

jouer pour vous la musique de l’aube
ou le psaume de la mémoire des cours d’eau

Je pourrais disparaître un instant
ou mille ans dans la fente du seuil

m’élever dans la profondeur lente
des vies épuisées au bord des lèvres

sans la parole qui vous guérirait
poussières dispersées par le vent

Je vous vois encore à travers la muraille
vous étiez le troupeau dont j’étais le gardien

L’ombre de mes arbres
dans les ruines du silence